Sentier international des Appalaches: sur la piste du caribou

Long de 1034 km, le Sentier international des Appalaches débute dans le Maine aux États-Unis et se termine à Cap-Gaspé au Québec. Quelque 650 km sillonnent la Belle Province. Tantôt montagnes, tantôt mer. Si les orignaux pullulent, le caribou, lui, est beaucoup plus rare.
Matapédia, «jonction de rivières», en langue amérindienne. Ce village de quelque 700 âmes délimite la portion du Sentier international des Appalaches (SIA) au Québec. Il tient son nom d’un lac et de sa rivière de 65 km qui se déversent ici. Une rivière à saumons. L’une des meilleures. On vient de loin pour y pêcher. Mais aujourd’hui, on vient marcher.
Les Appalaches forment la colonne vertébrale de l’est de l’Amérique du Nord. De puissantes forces tectoniques et une glaciation l’ont modelée. La chaîne de montagnes arasée court sur 2400 km. Au Québec, le SIA la suit sur 650 km, entre Matapédia et Cap-Gaspé.
Les premiers pas vers le nord-est mènent à un cap rocheux. On jette un dernier regard au clocher rouge de l’église du village. D’autres suivront: le sentier croise sept petites localités sur les 300 km à venir. Puis, on fonce dans la vallée de la Matapédia. S’y succèdent des champs en friche ou cultivés, des érablières et des sapinières, des ruisseaux et des rivières. Des escarpements emmurent la rivière Assemetquagan. Il faut la traverser à gué. L’eau limpide glace les pieds. Des saumons se découpent sur le fond de quartz. Plus loin, d’autres sautent dans la rivière Causapscal ou celle de Matane. Dire qu’ils remontent depuis la mer et localisent leur rivière par l’odeur! Des pêcheurs les taquinent.
L’orignal règne dans la réserve faunique de Matane. Plus de 4500 bêtes se partagent 1274 km2; un paradis pour les chasseurs. Des vasières, sources minérales rarissimes au Québec, expliquent cette densité sans pareil. L’élan d’Amérique y fait le plein de sodium, essentiel à sa santé. Et la jeune forêt, née de coupes forestières, lui plaît bien.
En voilà un! Surpris, le puissant cervidé à bois palmé détale dans la sapinière. Le fracas déchire l’air et s’évanouit.
Plus loin, un ours noir se pointe. À une dizaine de mètres. Il me toise. Ne pas courir, dit-on. Je recule. Il avance vers moi. Ce ballet perdure. Il est plus probable d’être frappé par la foudre qu’attaqué par un ours noir, dit-on, aussi. Je glisse sur le côté. Il s’éclipse de l’autre.
Les sommets gagnent en altitude et s’enfilent comme les grains d’un chapelet. Eh non! Pas de raccourci par les vallées! La vue récompense l’effort: depuis le mont Blanc (1065 m), meublé d’épinettes blanches rabougries, s’offrent le golfe du Saint-Laurent et l’immensité du massif des Chic-Chocs.
Les 100 prochains km sillonnent le parc national de la Gaspésie (1). Le caribou des bois (écotype montagnard) en est l’emblème. Chaque année, des milliers de visiteurs espèrent l’apercevoir. Mais la harde de 150 caribous court un péril. Ils sont les derniers de leur espèce au sud du fleuve Saint-Laurent. La chasse, interdite en 1949, les a en partie décimés. Aujourd’hui, la prédation et la dégradation de leur habitat les menacent. Et leur isolement n’aide pas: la harde se divise en trois bandes. Chacune se cantonne sur des monts éloignés des massifs Chic-Chocs et McGerrigle, les deux vertèbres du parc. Les autorités modulent d’ailleurs l’accès des randonneurs à ces massifs habillés de forêt boréale et coiffés de toundra alpine. Voilà un autre attrait du parc: son relief tourmenté offre l’expérience du Grand Nord québécois sans le long trajet pour s’y rendre. Du niveau de la mer jusqu’aux 25 sommets supérieurs à mille mètres, l’étendue des zones climatiques est unique dans le sud du Québec. L’hiver, les chutes de neige dépassent les cinq mètres. Les montagnes s’emmitouflent dans un épais manteau -gare aux avalanches! Même quand l’été arrive, la neige s’accroche ici et là.
Le versant nord des Chic-Chocs s’érige en muraille face au Fleuve. Du haut d’une falaise chauve, on en saisit le toponyme amérindien: sigsôg signifie «rochers escarpés, parois infranchissables ou montagnes rocheuses». C’est le terrain de chasse de l’aigle royal, l’une des 156 espèces d’oiseaux observées dans le parc. Depuis ce promontoire déboulent les pentes dénudées qui se réconcilient avec la forêt boréale et s’abîment dans le Golfe. Tantôt dégagé, tantôt couvert, le sentier franchit les différents étages de la végétation, chacun occupé -parfois disputé- par les cerfs de Virginie, les orignaux ou les caribous. Coyotes et ours noirs rôdent.
À perte de vue, une toundra couvre désormais le plateau du mont Albert, monté sur des roches rouillées. Des forêts naines et torsadées le ceinturent. L’altitude, qui culmine à 1154 m, n’explique pas à elle seule l’absence d’arbres. L’hiver, le vent balaie le Plateau. Peu de neige protège la végétation. Et seule une flore atypique croît sur les roches phytotoxiques (péridotites serpentinisées).
Mon premier caribou s’expose dans ce décor aride. Il broute, au loin. Il raffole du lichen. Le mâle adulte pèse jusqu’à 200 kg. Difficile à dire pour celui-là. Son panache, long et fin, se déploie sur un mètre. La lumière chatoie sur son pelage brun et crème. Il s’éloigne, élégant. Un autre, jeune, perce l’horizon. Et disparaît.
Le Plateau dégringole enfin et s’ouvre sur une vallée. La rivière Sainte-Anne délimite la frontière des deux massifs. Le périple continue vers les monts McGerrigle. Murmure bientôt le lac aux Américains, l’un des plus spectaculaires cirques glaciaires au Québec. Il faut s’arrêter pour le panorama au mont Xalibu. Puis, poursuivre jusqu’aux champs de roches, que verdit le lichen, du mont Jacques-Cartier (1268 m), le deuxième sommet de la province. La majorité des visiteurs monte jusqu’ici pour voir des caribous. Avec le brouillard à couper au couteau, ce ne sera pas pour aujourd’hui. «C’est comme aller à Rome et ne pas voir le pape», a déjà confié un Italien à une naturaliste du parc.
Magtogoek, «le chemin qui marche». Voilà le nom que donnaient les autochtones au fleuve Saint-Laurent. Les plus grands animaux de la création s’y donnent rendez-vous pour se nourrir et s’aimer(2). Les 250 derniers km du SIA longent ce «chemin» fluide et zigzaguent entre mer, villages, montagnes et… barrages de castors. Sur la grève, les vésicules des algues éclatent sous mes pas. Oursins et moules ornent les galets. L’air salin fouette mon visage. Les vagues bercent les phoques et claquent sur les rochers. Au loin, le souffle de baleines brise les eaux. Béluga? Rorqual bleu?
Chaque village se raconte. L’Anse-Pleureuse tire son nom d’histoires de fantômes. Les premiers colons entendaient des pleurs venant de la forêt. Ce serait plutôt la complainte des branches agitées par le vent. Autour d’une bouillabaisse gaspésienne, on apprend que les pêcheurs de morue se révoltent à Rivière-au-Renard en 1909 et qu’une torpille allemande frappe Saint-Yvon en 1942. À Manche-d’Épée, un résidant, Sylvain, a écopé de la fermeture de la mine de cuivre de Murdochville. Une fermeture qui a saigné la région. Aujourd’hui, il soigne sa mère âgée, chasse la perdrix et cuisine. En offrant un pot de ses confitures aux framboises, il me lance: «Certains ont une cave à vin; moi j’ai ma cave à confiture!»
Ici, un motel barricadé. Là, un poste d’essence délaissé. La Gaspésie souffre de la distance des pôles urbains et de la saisonnalité des emplois. Elle se bat contre le dépeuplement depuis 30 ans et tente de diversifier son économie. À Petite-Vallée, on chante d’ailleurs plus fort que la mer. Avec son Festival en chanson né en 1983, le village est devenu le berceau de la relève québécoise. Parlez-en à Denise, organisatrice de la première heure, dans la chaleur de son auberge LeBreux. «Il y a des maisons où les chansons aiment entrer», disait Félix Leclerc, célèbre chanteur et poète de la Belle Province. «Moi mes souliers ont beaucoup voyagé», chantait-il, aussi.
Les forêts du parc national Forillon couvrent enfin l’étroite péninsule qui s’avance dans le Golfe. Ça y est. Cap-Gaspé. Les falaises plongent dans la mer, infinie. Les Premières nations baptisèrent l’endroit Gespeg, «le bout du monde».
(1) Le gouvernement du Québec qualifie de «nationaux» les parcs qu’il gère. Ils se distinguent néanmoins du réseau des parcs nationaux du Canada, tel celui de Forillon.
(2) Tiré du film d’animation Le fleuve aux grandes eaux, de Frédéric Back (1993).
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Rangifer tarandus caribou
«Le caribou de la Gaspésie est sur le respirateur artificiel», tranche Claude Isabel, responsable de la conservation du parc national de la Gaspésie. Le cervidé a été ajouté en 2009 à la liste des espèces menacées au Québec. En 60 ans, la harde est passée d’un millier de bêtes à 150. Le parc de 802 km2 protège 75% de son territoire. Le premier plan de rétablissement remonte à 1990 et cible les prédateurs: coyotes et ours noirs tuent les faons. Mais les coupes forestières autour du parc créent un habitat prolifique pour ces prédateurs et minent celui du caribou. Maints acteurs militent pour que le parc soit agrandi.
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Fiche d’identité et roadbook
ZONE DE TREK
Le Canada est le deuxième plus grand pays du monde. La province de Québec, à majorité francophone, se situe dans l’est. La Gaspésie, région québécoise, couvre 20 520 km2.
COMMENT Y ALLER?
En avion: à l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal avec www.aircanada.com, www.airfrance.ca ou www.airtransat.ca (32 transporteurs y opèrent). Depuis Montréal, comptez un jour pour atteindre Matapédia ou Cap-aux-Os.
HÉBERGEMENT
À Montréal: Manoir aux Pains d’Épices: maison confortable et bien située. Double à partir de 100$. www.gingerbreadmanor.com
À Cap-aux-Os: Gîte du Loup Marin: gîte champêtre près du parc national Forillon. Double à partir de 70$. www.gaspesie.net/loupmarin
TREK
Le SIA fait 650 km au Québec. Le relief inclut des basses terres (0 à 300 m); un plateau raviné à sommets plats (300 à 600 m) et des montagnes (600 à 1268 m). Le sentier est très bien balisé.
ACCÈS
Autobus: Orléans Express dessert maints villages près du sentier. Montréal-Cap-aux-Os coûte environ 130$. www.orleansexpress.com
Train: VIA Rail Canada s’arrête à Matapédia et Gaspé. La gare se situe à 30 km de Cap-aux-Os. Montréal-Gaspé coûte environ 180$. www.viarail.ca
QUAND PARTIR
Les mois d’août à octobre: moins d’insectes piqueurs, température agréable le jour et fraîche la nuit. Tous les secteurs du 650 km sont ouverts du 24 juin au 10 octobre.
HÉBERGEMENT
La tente est facultative sur le SIA au Québec. Sans compter l’hébergement dans les villages (gîtes, camping, etc.), il y a 59 sites d’hébergement (10 refuges, 24 abris et 25 plates-formes de camping) sur le sentier. Rarement plus de 15 km séparent chaque endroit.
Le Passeport SIA (339$) permet au randonneur d’utiliser les 59 sites d’hébergement. Il faut par contre réserver d’avance pour ceux du parc national de la Gaspésie. Autrement, il faut payer à l’usage et réserver (1-800-665-6527 www.sepaq.com).
Calculez au moins: 10$/tente de deux places; abri 15$/personne; refuge 20$/personne; gîte double à partir de 60$.
PERMIS
Droits d’accès pour le parc national de la Gaspésie (3,50$/jour; www.sepaq.com) et le parc national du Canada Forillon (à partir de 7,80$/jour; www.pc.gc.ca).
DANGER
L’ours noir est répandu; suspendez vos provisions. Le SIA au Québec traverse des zones de chasse; informez-vous sur les dates, circulez de jour et soyez visible.
AUTONOMIE
Vous pouvez envoyer des colis dans des bureaux de poste ou chez des partenaires de SIA-Qc. Il existe aussi des services de dépôts de nourriture (Valmont Plein Air à Cap-Chat, www.valmontpleinair.com; Absolu ÉcoAventure à Matane, www.ecoaventure.com; Sépaq, www.sepaq.com).
ÉQUIPEMENT
Tente optionnelle. Matelas, sac de couchage, le nécessaire pour cuisiner. Boussole, cartes topographiques. Vêtements polyvalents, chauds et imperméables. Bottes de longue randonnée. Lampe frontale, cordelette, etc. Système pour purifier l’eau, trousse de premiers soins, crème solaire.
ROADBOOK
Ce trajet est d’abord indicatif; il varie selon les sites d’hébergement choisis. À moins d’indication contraire, les noms désignent un refuge, un abri ou un site de camping. Si vous avez une tente, osez demander à un résidant de camper sur son terrain.
Vallée de la Matapédia
JOURS 1 à 10 (172 km): Le Corbeau / Le Quartz / Le Ruisseau-Creux / Sainte-Marguerite / Causapscal / Saint-Alexandre-des-Lacs / L’Érablière / Amqui / Les Trois Soeurs / Saint-Vianney
Terrain vallonné, parfois accidenté, près de rivières, à flanc de montages et sur des chemins. Ravitaillement à Amqui. Point culminant: 473 m.
Réserve faunique de Matane
JOURS 11 à 18 (105 km): Poste-John / Lac Tombereau / Lac Matane / Le mont Craggy / Le Petit-Sault / gîte à Cap-Chat / Le Ruisseau Bascon
Terrain accidenté à très accidenté. Les sommets s’enfilent. Secteur sauvage et peu fréquenté. Le mont Blanc (1065 m) culmine dans l’ouest et le mont Matawee (1073 m) dans l’est. Deux jours de repos et ravitaillement à Cap-Chat.
Parc national de la Gaspésie (Sépaq)
JOURS 19 à 24 (113 km): La Nyctale / Le Kalmia / Lac Cascapédia / La Fougère / La Rivière / La Camarine
Terrain accidenté, bien aménagé. Certains secteurs achalandés. Le sentier culmine au mont Jacques-Cartier (1268 m). Ravitaillement limité au centre de service du Mont-Albert.
Haute-Gaspésie et Côte-de-Gaspé
JOURS 25 à 34 (260 km): Les Cabourons / gîte au Mont-Louis / résidant de Manche-d’Épée / Grand-Sault / gîte à Petite-Vallée / Les Cascades / résidant de Saint-Yvon / Le Zéphir / L’Érablière
Les villages côtiers se succèdent; la grève est glissante. Accidenté en forêt. Sentier multidisciplinaire et chemin forestier. Ravitaillement ponctuel aux villages. Un jour de repos. Point culminant: 412 m.
Parc national du Canada Forillon
JOURS 35 à 37 (55 km): Les lacs / gîte à Cap-aux-Os
Sentier aménagé, peu accidenté. Point culminant: 500 m.
AVEC QUI PARTIR?
Aucune agence ne couvre les 650 km. Certaines offrent des services par secteur. Par exemple, Absolu ÉcoAventure propose des randonnées (guide, transport de bagages, repas cuisinés, etc.) dans le parc national de la Gaspésie (www.ecoaventure.com).
EN INDIVIDUEL
SIA-Qc (www.sia-iat.com) propose un guide de randonnée, le Compagnon, et maintient une liste de partenaires.
<Reportage paru dans la revue française Trek Magazine, mai 2011 / Marie-Soleil Desautels est l’auteure des photographies ci-dessus à l’exception de celle du caribou fournie par la Sépaq / Voyez plus de photos sur cette randonnée ici>
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